Voix
2 juin 2010 @ 15:09

En juillet 1518, une femme nommée Frau Troffea se mit à danser frénétiquement dans une rue de Strasbourg. Elle continua pendant environ 6 jours. En l’espace d’une semaine, trente-quatre personnes l’avaient rejointe et au bout d’un mois c’est une foule de quatre cents personnes qui dansait sans pouvoir s’arrêter. Les autorités ne trouvèrent rien d’autre à préconiser que “d’avantage de danse” pour soigner les possédés, si bien qu’à la fin de l’été, la plupart moururent d’attaques cardiaques, ou d’épuisement.
Que Cass Elliot soit morte ou non en avalant un sandwich de travers importe peu : ce qui valait surtout n’était pas ce qui serait entré, mais ce qui était sorti, d’elle comme des trois autres membres de The Mamas and the Papas – un tourbillon de voix.
La puissance de leurs arrangements vocaux confère à certains titres, en dépit de leur caractère médiocre, une indéniable beauté. De ces vieilles scies, Dancing in the streets n’est pas la moindre, dont Bowie et Jagger usèrent pour montrer, gesticulations à l’appui, qu’avaient passé entre eux jadis une certaine alchimie qui avait sans doute été d’ordre sexuel. Se singeant dans une longue et unique posture d’érotisme outré, ils rendent à la chanson ce service de faire oublier son ineptie – paroles, musique, clichés qu’elle véhicule et ancrage prétendu dans la réalité de l’Amérique où il suffirait d’un peu de musique pour que tout le monde danse, bras dessus, bras dessous, dans un grand élan de fraternité – mais qui oserait croire sincèrement ce qui est dit dans une chanson pop.
Eux – The Mamas & the Papas – étaient parvenus auparavant à renverser le problème et à restituer à la chanson un honneur perdu, grâce à quelques secondes de ce que je tiens pour la manifestation par le chant de ce qu’est l’orgasme – une tension retenue jusqu’à sa résolution. À destination des esprits étroits, je précise que les voix ne miment pas l’orgasme, contrairement au French Kiss de Lil’ Louis ou, déjà sublimé dans une vocalisation, le I feel love de Moroder passé dans la bouche de Donna Summer. Tendues, les voix sont doublées, triplées, quadruplées dans une sursaturation sonore et le prolongement sur quatre mesures (une éternité à l’échelle du corps chantant) d’un son inarticulé que soutiennent des percussions montant crescendo elles aussi. Entre 2′54 et 2′58, les plus belles de toute l’histoire de la musique pop, j’affirme le plus sérieusement du monde que s’exprime tout l’infini de la jouissance.
The Mamas and the Papas : Dancing in the street
