Quarante ans après leur mort et un certain nombre d’autres années après la mort de deux des leurs, les Beatles n’en finissent pas de ressusciter. Le neuf-neuf-neuf, censé rappeler, a-t-on dû glisser dans le dossier de presse, le « number nine… number nine » énigmatique de l’album blanc, sortaient simultanément les versions remasterisées de leurs albums originaux et un jeu pour console.
On ne nous épargnera aucun superlatif ni la moindre comparaison élogieuse improbable, mais rien n’y fera : la puissance de leur musique n’avait pas attendu l’ère du numérique et de la remasterisation pour secouer les oreilles et les corps entiers des fans. Cette fausse nouveauté ne provoquera donc pas la moindre secousse, si ce n’est du côté d’EMI qui espérait en tirer un profit colossal, mais qui, comme attendu, se trouve confronté à leur piratage massif depuis les premières minutes de leur sortie. C’est le coup de l’enculeur enculé, largement mérité, soit dit en passant. J’avais déjà eu l’occasion de donner mon point de vue sur la question non loin d’ici.
Je parie pour finir que, remasterisation ou non, on ne comprend toujours pas ce qu’ils avaient voulu dire par là :
The Beatles : Revolution 9
Suffit-il qu’un objet devienne accessible au/à un public pour avoir revêtu sa forme achevée ? Faut-il qu’un discours sur cet objet le consacre, sans lequel il resterait inaccessible dans toutes ses dimensions ?
L’existence de blogs musicaux produit une situation telle que cette question – qui met en cause la portée et la puissance du discours critique – se trouve inversée : des objets (musicaux) y connaissent un redimensionnement ou y atteignent leur forme pleine avant d’avoir franchi le double seuil, naguère si difficile d’approche, de la publication par une maison de disque, puis de la critique musicale.
Le schéma s’en trouve inversé : l’objet devait être déniché, sélectionné, puis enfin produit par des professionnels jouant le rôle de filtres avant que d’autres professionnels, tenant lieu de filtres eux aussi, le sélectionnent en le commentant, le public ayant donc dû subir le discours muet de la maison de disque et celui de la critique avant d’accéder à l’écoute. À présent, il arrive que le public produise un discours critique (certes minimal, puisque parfois réduit à un geste de transmission – « écoute tel morceau à telle adresse ») qui prive tant la critique que les maisons de disques de leur rôle de filtration et du discours qui l’accompagne (car, une fois la musique publiée et répandue dans le public par le public lui-même, le discours critique perd la majeure partie de son pouvoir prescripteur et devient une glose qu’elle n’est pas censée être).
Quel travail pour la critique éjectée du circuit de transmission de l’objet ? J’aperçois deux horizons, l’un convexe sur lequel tout glisserait (mort de toute critique dans un monde où toute création musicale serait accessible à tous partout), l’autre concave où l’activité proprement créatrice de la catégorie de pensée qu’est la critique trouverait de quoi nicher – en substance, la fin du journalisme et l’obsolescence de son organe de « pensée », le dossier de presse.
Le choix n’est pas difficile, d’aller vers l’un ou l’autre de ces lieux futurs (déjà présents) : mort au journalisme, longue vie à la critique.
Sortie en cassette, la Chanson d’amour de Catherine Ferroyer-Blanchard est une marque du tournant radical qu’ont pris « les choses » depuis une trentaine d’années dans le domaine de la musique populaire et du lien qu’elle entretient avec le quotidien universel – l’amour, comme son titre l’indique.
Attachée aux années quatre-vingt comme le prouvent tant le format original du support que l’apparente légèreté du morceau – avec un parlé pas même chanté, mais sur un ton badin et dans un détachement certain à l’égard du sujet traité –, cette chanson s’insère pourtant dans un flux général de démission et d’impossibilité qui a pour nom nihilisme.
Les paroles sont éclairantes, qui traitent non plus d’une recherche de l’amour sans lendemain, sous-catégorie importante de la chanson pop des années quatre-vingt, mais de l’indifférenciation dans le néant : l’amour est déjà fini, puisqu’il commence par la fin, l’oubli précède quasiment la rencontre, « en fait non, sans doute pas », « quoi qu’il en soit, ce sera pareil » et « après tout, [on s']en fout ». Rien à chercher, parce qu’il n’y a rien à trouver, « parce qu’il n’y a rien à penser ».
Et la répétition dans le vide de l’apostrophe adressée à personne d’autre qu’à soi-même – « mon amour, mon amour » – se confond avec le cri inarticulé que pousse la chanteuse sans chant. « Rien à penser », mot d’ordre général de l’époque qui n’en est même pas une.
On peut prédire sans se prendre pour Paco Rabanne la disparition à moyen terme de la télévision en tant que média dominant telle que nous la connaissons actuellement – c’est-à-dire du TF1 généralisé dont toutes les autres chaînes ne représentent que la part timorée, encore sous la coupe d’un reste de surmoi. En attendant que le TF1 généralisé de l’économie et de la politique parvienne à mettre en place les conditions de contrôle autant de la diffusion que du contenu d’Internet, c’est là, dans ces tubes, que s’ectoplasmisent les créateurs dans le domaine de l’image, auparavant disparus dans les limbes puisque leur étaient à presque tous fermées les portes de la diffusion télévisée. De ce créateurs, j’exclus les « créatifs ».
Un clip de Fischerspooner montre que, la diffusion par voie numérique étant moins soumise à la censure de type TF1 (je ne pousse pas la naïveté jusqu’à écrire qu’elle ne lui serait « plus soumise »), des mains tremblantes plutôt qu’un emporte-pièce peuvent se donner la liberté d’inventer quelque chose d’in-montrable (au sens où l’on n’oserait pas le montrer sur l’un des TF1 de la télévision). Costume, surjeu, décor, personnages sans visages, lumière crue, substitution de l’image des corps aux corps – qu’y a-t-il de sensé dans ces images ? Quant à ce tremblement dont les mains du chanteur sont saisies, c’est l’électricité d’une chaise que j’en tiens pour la cause.
Quoique ne s’y joue rien de proprement révolutionnaire, je ne crois pas cette sorte d’images inoffensives.
Un entrefilet m’apprend que le patron de la Société Générale, Daniel Bouton, va toucher une retraite d’un motant de 2.000 euros.
Par jour.
Cette somme d’argent s’est substituée au chiliogone cartésien (cf la sixième des Méditations). Pour prendre la mesure de l’absence de sens du monde, ce n’est plus d’une figure géométrique qu’il faut se munir, mais d’une somme d’argent. Les concevoir, oui, mais impossible d’imaginer ces 2.000 euros – par jour. Descartes y trouvait un effet d’émerveillement sur les capacités de l’entendement humain, heureux homme.
À pareille absence de sens, en raison de la déchirure radicale que l’incommensurable commet, je ne comprends pas que l’on n’ait pas répondu par des actes de folie collective. Comment cet homme n’a-t-il pas encore été lacéré, dans un accès de folie, par une troupe de femmes rendues folles par l’ivresse et la perte de toute mesure ?
Rien de tel qu’un chœur de poulets pour se calmer après cela.
Demis Roussos est de retour et il est amour, à en croire la campagne de publicité qui annonce la sortie de son nouvel album. C’est à voir.
Il se cache aussi dans des recoins musicaux où on ne l’attend pas, du moins quand on oublie qu’il appartient à une certaine génération de musiciens grecs.
Qui croirait par exemple voir son visage barbu flotter dans la bruine sale de Blade Runner, près de ceux de Ruter Hauer ou Harrison Ford ? C’est pourtant bien sa voix, filtrée, accélérée et chantant dans une langue à laquelle il n’a pas accoutumé ses auditeurs, que l’on entend, dans ce morceau, entre autres, de la bande originale (dans la version Esper Edition, si quelque connaisseur pointilleux se posait la question).
Celle qui suit, commencée à la fin des années 1970, durera, à en croire le titre de l’album, jusqu’en 2043. Cette obstination-là dans la ronde musicale connaît en ce moment même une concurrence quotidienne, depuis des heures et des heures, en place de Grève.
Être obstiné consiste aussi à creuser son sillon, dans la terre meuble du succès comme dans le sable d’un désert long de vingt-huit années.
Sans remonter aux champs de coton, ou même, aux gladiateurs romains (Ave César !), je propose de situer l’avènement du happy clap moderne aux années 1960. Qu’un exemple ironique se présente par hasard dans cette vidéo n’est pas pour me déplaire. Roky Erickson, du reste, pourrait bien être l’étalon subjectif oublié de toute expérience du Rock’n'roll, et de la pop music toute entière. Sans parler du psychédélisme qui monte, qui monte, qui monte… dans la musique électronique (et je ne parle pas seulement de la transe).
Je rappellerai pour finir, à toutes fins utiles, que ce treizième étage est précisément, en vertu de la superstition attachée à ce chiffre passionnant, l’étage absent de toute construction américaine. À vous, pauvres Européens des Lumières qui croyez vous être débarrassés de la superstition, il était bon qu’un sujet américain, texan de surcroît, vous rappelle qu’il ne suffit pas de pouvoir s’arrêter entre le douzième et le quatorzième pour vous être débarrassés définitivement de ce qui manque.