La musique de l’Inquisition ressemblerait peut-être à cela qui mêle le poids infini du son au vide du bruit indiscernable. Abjurer ou être relapse sont tout comme, puisque la parole devant le tribunal de l’Inquisition tue et libère et condamne tout à la fois – c’est-à-dire en Dieu. Être sauvé de la mort par ses aveux, c’est mourir tout de même et sauf. L’Inquisition se résume peut-être à cette seule et dernière question-ci : « sauf quoi ? .
Black To Comm : Void
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Décidant que le corps tel qu’il est ne convient pas à l’ostentation – vieille scie bien connue –, les directeurs artistiques, si j’ose dire, dans la publicité, imposent au spectateur des corps tels qu’il n’en existe pas et aux femmes, lesquelles subissent plus visiblement que les hommes les effets de retouches numériques, des postures impossibles à tenir.
intenable
Ce corps gênant n’a pas de rapport avec le trouble qu’on éprouve devant la Grande Odalisque d’Ingres : le processus d’identification supposée, dans la publicité, crée une conjonction entre le corps (ou la beauté ou le statut social ou le confort, et ainsi de suite, mais toujours réductibles au corps) et le spectateur. Le plus ou moins grand écart, je veux dire par là : tout écart, même infime, entre l’image montrée et la réalité du corps, impose le recul et dilate le moment de contemplation de l’image en une durée proportionnelle à la valeur de l’écart. Perdu dans la contemplation de ce corps qui est censé être le mien – c’est-à-dire identifié comme mon propre corps ou possédé par moi sexuellement –, mais auquel je ne peux plus m’identifier, je passe d’une conjonction à une confusion totale. Deux solutions à ce problème duquel seuls les fous sont préservés : la syncope ou vomir.
Vladimir Cosma : Anticorps (sur l’album Insolite & Co., 1969)
Malgré le temps qu’il faut pour que le décollage s’effectue, on ne se lasse pas d’avoir quitté terre presque neuf minutes durant. Ne sent-elle d’ailleurs pas moins mauvais depuis là-haut qu’en ce moment à hauteur de pâquerettes ?
Cela me rappelle ceci. Musique de la folie, à mon avis, non pas manifestée ou manifeste, mais celle en dedans. Les quelques notes de percussions aux premières secondes suffisent à éclairer instantanément cet intérieur sans cela tapi, lequel s’extériorise sous forme de cri inarticulé instantanément.
Les seuls à la mode le seraient-ils en raison de la menace de disparition qui pèsent sur eux ? Les menaces de disparition formeraient-elles la seule raison d’être à la mode ? Inactuel, car presque mort ou menaçant ruine, inactuel aussi parce qu’il est trop tard pour lui, l’animal à la mode revient pourtant hanter les parages de la musique, mais sous un autre nom encore – dont il a tellement. Tenir quelque chose, y tenir et s’y tenir (qui diffèrent de s’en tenir à quelque chose), c’est se déclarer démodé par avance. Ici en cause : les ours.
Est-ce à sa voix excessivement poussée, sinon poussive, que l’on reconnaît l’ironie dans cette chanson de Dutronc ? Chanson à peine triste, chanson grinçante, quoique d’un grincement étouffé, chanson dont la noirceur ne s’entend presque pas. Appelons cela une musique d’humeur.
Parfois, les questions essentielles n’admettent de réponse que sous la forme d’une autre question. Parfois, il n’existe pas de question à laquelle répondrait ce qu’on dirait. À d’autres moments encore, le silence suffit.
Une même hésitation fondamentale atteint aussi qui écoute la musique : on croit tout savoir de ce qui est, on tremble que rien ne survienne qui le dépasse ou l’on préfère ne plus rien écouter du tout. Quelque part dans les limites de ce triangle – ennui, désir et silence –, une musique qu’on n’attendait pas parce qu’elle n’existait pas encore.
- Avec le recul, on peut en effet se demander comment sonna jadis la musique du futur : le futur qu’elle imaginait ou inventait pour son époque…
- Avec le recul, on se le demande
- Aujourd’hui, à l’heure des grands recyclages périodiques, on se demande l’inverse.
- Oui, je vois que y’en a qui suivent…
- C’est un peu désolant
- Certes
- Tu crois que dans vingt ans, on dira de notre époque qu’elle n’a fait que recycler le futur qui s’était inventé quarante ans avant elle ?
- Mmh. Mais n’est-ce pas le cas de toute culture, de fabriquer du futur en recyclant du passé ?
- Tu as raison baby, mais tout marche aujourd’hui comme si le futur était toujours déjà passé. Le présent, au mieux, c’est le futur d’un passé !
- Dis voir, tu n’as pas peur que tout le monde s’ennuie, là.
- (il s’emballe) Il faut bien, à un moment, rompre avec le passé pour que le futur s’invente au présent ! Inventer un présent qui, vu du futur, n’aura pas seulement été un déplacement du passé dans le temps ! Une rupture, je te dis !
- C’est ça baby, en attendant, viens, restons ensemble.