On n’aurait pu mieux choisir de nom de groupe, moins pour dire cependant dans quel état l’on est que l’état du monde. Nous ne pouvons pas nous permettre la tristesse à l’égard du monde, sous peine d’aphasie et de paralysie, mais le monde n’est quant à lui que tristesse en surface.
Quoique les morceaux de Tristesse Contemporaine n’aient assurément rien à voir avec la joie, ils n’en participent pas moins à ce réenchantement nécessaire du monde et qui passe par quelques rares voies – celles de la pensée, de la politique, de l’art, de l’amour et de l’amitié, c’est-à-dire les voies qui mènent dans les profondeurs, loin de la triste surface des choses.
Le fait que je ne puisse, moi, ces jours-ci, m’empêcher de ressentir une tristesse circonstancielle n’enlève rien à la force d’enchantement de cette musique, car ce que confirment l’art, la politique, l’amour ou l’amitié revient aussi à cela : qu’il existe un au-delà de soi et qu’il importe non pas autant, mais même davantage.
Tristesse Contemporaine : I didn’t know (Erik Omen mix)
À l’écoute des morceaux mis à disposition du public, comme ç’avait été le cas à la sortie du film The Social Network, on entend certes une ressemblance entre les bandes originales : la composition (une note tenue au-dessus de laquelle se répètent des motifs simples et hypnotiques), les sonorités (un piano traité de manière à paraître sonner faux, mais toujours à la lisière du faux), le choix de préférer les textures sonores aux mélodies, la discordance ou la quasi-discordance – autant d’éléments constitutifs du travail de Trent Reznor et d’Atticus Ross.
Au lieu de redouter la redite, on privilégiera le plaisir procuré par la richesse considérable et la beauté de ces sons, même si et quand le morceau s’accompagne d’un malaise considérable ou peut-être plutôt justement aussi pour cela.
Il existe une erreur commune, esthétique autant que politique, qui consiste à vouloir cacher quelque chose dont on se dit que « le monde n’est pas prêt » à en comprendre ni admettre la nouveauté. C’est une erreur pour deux raisons : d’une part, le monde n’est jamais prêt qu’à connaître ce qu’il connaît déjà. En d’autre termes, lui cacher ainsi ce futur qu’il risquerait de ne pas comprendre revient en réalité à nommer présent ce qui s’est déjà passé et est déjà du passé. L’erreur impose d’autre part une appréhension tout aussi distordue de l’espace : il s’agit en effet moins de faire entrer quelque chose de nouveau dans un territoire existant, constitué et figé, que de définir les frontières du territoire en référence à cette chose nouvelle et autour d’elle.
En écoutant ce morceau, j’ai d’abord cédé à la pente de l’erreur en me demandant si l’on était à même aujourd’hui de saisir tout sa force et sa beauté nouvelles. Or, il y a dans cette musique l’injonction de créer un monde qui s’adaptera à ses contours.
La beauté peut être simple. La simplicité de la beauté peut s’obtenir au prix d’efforts sans nombre. La complexité de la beauté n’a rien à envier à la simplicité des airs qu’elle se donne. La simplicité n’est pas un critère de la beauté, ni davantage la complexité.