Je suis de ceux qui pensent qu’il est plus facile de faire un bon remix d’un mauvais morceau et de ceux qui commencent toujours leurs phrases par « moi, je… ».
Tout simplement parce que moi, je déchire et parce qu’on n’a pas la pression avec un mauvais morceau, on peut le détruire, le démonter, lui faire mal, donc opérer un travail de transformation plus en profondeur qu’avec un morceau que l’on respecte à la base.
Par exemple Carl Craig, qui est pour moi un des très grands remixeurs de la planète, donne ici une version splendide et profonde d’un morceau electro-pop sucré bas de gamme des Junior Boys (qui se payent même le luxe d’avoir un nom bas de gamme). En plus, Carl, il est vraiment beau gosse, ce mec n’a pas d’âge, c’est fou !
C’est le genre de morceau que j’adore balancer en début de mix pour son intro interminable, mais attention : dans « interminable », il y a inter…
L’air de perfection que prennent certains morceaux les rend, croit-on, impossibles à remixer. On leur applique volontiers le qualificatif d’ultimes pour signaler ainsi que rien ne viendra après — c’est-à-dire d’après — eux. Comme l’herbe après les Huns, le remix ne pousse plus après les chefs-d’œuvres.
Ce constat, on le fait surtout a posteriori, une fois entendue la tentative infructueuse. La puissance symbolique du morceau original était telle que le voilà tabou, intouchable, et la malédiction se communique à qui défie l’interdit. Aussi ne compte-t-on plus les remixes ennuyeux, affadissants, serviles, négligents, transparents, mégalomanes, démesurés, etc. — mais je me livrerai une autre fois à une typologie par l’exemple des remixes manqués.
Pour l’heure, je voudrais surtout mettre l’accent sur une réussite. Tiga & Zyntherius, autrement dit Jori Hulkkonen (dont on pourra lire tout le bien que je pense de l’album Errare machinale est dans le prochain numéro de Une Nuit Sous Influence) avaient fait paraître en 2001 un maxi, Sunglasses ep : le titre était une reprise du Sunglasses at night de Corey Hart, datant de 1983. Ils étaient parvenus à conserver l’essence de la production de ce morceau à la jonction ente rock U.-S. hyper-guitarisé, rythmique post-indus (y compris dans la voix, sinon surtout) et froidure synth-pop ; ils avaient en même temps transposé cela dans la musique de leur temps. Moins de guitares, mais plus de froid et une voix sur-synthétisée.
Alors, indépassable, ce morceau ? Je l’aurais cru. Or, il vient justement de donner lieu à une ressortie enrichie. Plusieurs remixes sont très bons dans leurs genres, c’est-à-dire variés, comme le premier de Popoff ou celui de Black Devil Disco Club ; d’autres — eh ! bien, je les ai déjà oubliés. Quant au plus fou, quant à celui qui a pris la mesure de l’original et peut seul dignement se mesurer à lui, il est signé Alter Ego. Long de plus de dix minutes, il est même trop court.
Tiga & Zyntherius : Sunglasses at night (Alter Ego remix)
Aaaah, la minimale berlinoise… Rien que ce mot suffit à déchaîner des torrents de haine chez les Français ces temps-ci, ou faire briller des étoiles dans leurs yeux…Au-delà du phénomène de mode, il y a quand même sur cette scène des labels et des artistes qui ont une classe incontestée.
Prenez par exemple Perlon : ce label est un pur ovni, pas de release numérique, pas de concession, un artwork pensé en rapport direct avec la musique, donc sans fioriture et un boss de label, ZIP alias Dimbiman, qui est probablement un des meilleur deejays de tous les temps, ultra cultivé et capable de coller tout le monde avec ses mixes en continuelle montée qui explorent tous les aspects de la dance music.
Récemment, Perlon a pris un virage salutaire vers un son encore plus housy, plus deep et moins dans le cliquetis-clic minimal qui avait fait son succès. L’occasion donc de sortir deux titres superbes de A Guy Called Gerald (oui oui, il existe encore) sur le Perlon 71.
Mais c’est du Perlon 70, intitulé Knowone can take away, que je vous offre un morceau en écoute.
Portable fut lui aussi un adepte des bruits d’éviers et autres clics abrasifs de la minimale. Aux côtés de ses acolytes Sutekh et Twerk il a posé les fondations de la minimale américaine 2.0, après Daniel Bell & Co., en faisant exploser les barrières entre minimale et electronica. Sa dernière sortie sur Perlon est une leçon de deep house comme on en fait plus, lyrics plaintives, synthés entêtants et référence africaine loin des congas samplés.
Tout comme David Bowie rime souvent avec ridicule, netlabel gratuit rime souvent avec choix artistique hasardeux et mastering inexistant.
L’offre dans le genre grandit chaque jour et on y trouve à boire et à manger avec des discours plus ou moins intéressants (comme mes posts). Exemple de Talamasca, vieille gloire de la trance française, qui distribue désormais sa musique à titre gracieux car, je cite, « les artistes ne se payent plus sur les disques mais sur le booking ». Merci pour cette analyse, bien que je me demande combien d’organisateurs de soirée sont prêts à booker des gens qui donnent leur musique… Est-ce qu’il ne créent pas un truc du genre : « si j’ai pas payé pour écouter ton disque, tu crois quand même pas que je vais payer pour écouter ton live qui est probablement ton disque vaguement réarrangé » ?
Dans cette mare, surnage tout de même le superbe Thinner, netlabel gratuit de qualité supérieure, qui donne dans la techno classe, dubby, mélodieuse, folle et forcément un brin minimaliste, puisqu’il sont allemands.
Le label a fêté cette année sa centième sortie avec une compile pleine de merveilles à découvrir de toute urgence. Mais c’est pour vous parler de la cent unième sortie que je suis là, car très franchement, cela faisait longtemps que j’attendais un morceau de cette envergure. Tout ce que j’aime y est : une intro longue et inutile, des voix trafiquées, des synthés complètement tordus et un instrument surprise qui donne une jolie couleur organique à tout ça. Le type qui a composé ça s’appelle Daniel Gardner et il chante dans ce morceau une phrase qui a squatté mon cerveau depuis « never have I been so dirty — but yet felt so clean ».
Je vous laisse juger en qualité misérable… mais très franchement, comme c’est gratuit, ne vous privez pas de télécharger le maxi en plein qualité à cette adresse.
Bien sûr, on se demande comment ces gens se financent… C’est très simple : ils misent sur la même chose que tout le monde qui fait de la musique aujourd’hui : le merchandising et le live. On a déjà vu quasi tous les disquaires et libraires remplacés par des boutiques de fringues — désormais les labels et artistes se transforment carrément en boutique.
Et je viens d’apprendre en finissant ce post que Tsugi en a parlé ce mois-ci dans sa version digitale : je ne suis donc pas le seul à croire en ce netlabel, et ça fait chaud au cœur.
Vu qu’en ce moment je n’écoute plus que du Maurizio et que ça blase tout le monde (y compris moi, mais j’ai déjà atteint des sommets…), je ne vous ferai pas partager de musique…
Je veux juste vous dire que Dieu, ou Gerald Donald pour les intimes, débarque à Paris samedi 18 octobre au Batofar, accompagné de sa charmante femme pour un set sous le nom Dopplereffekt a.k.a. Arpanet.
Par contre, contrairement à Black Devil Disco Club, Gerald fait partie de ceux qui pensent qu’on a déjà tout dit avec une TR808. Donc, oubliez l’electro/bass figé qui sort de la fameuse boombox et plongez dans un monde de sonorités cinématiques au possible.
En plus, comme un bonheur n’arrive jamais seul, vous aurez aussi le plaisir de voir Sleeparchive pour le même prix.
Le seul petit hic, c’est que Moritz von Oswald (de Maurizio justement) et Carl Craig sont à la Villette le même jour, donc cette soirée va vous coûter cher et vous allez revenir chez vous probablement plus éduqué que défoncé…
1967. Tout le monde ne danse pas nu dans la boue, le corps peint de mille couleurs et le cerveau ulcéré par des relents acides. Non, certains préfèrent chevaucher leur monture sur la plage, les cheveux au vent en chantant des chansons gentiment country comme Lee Hazlewood et Nancy Sinatra par exemple.
2002. Tout le monde ne danse pas en treillis dans la boue, le corps tatoué et le cerveau brûlé par les rayons X. Non, certains préfèrent reprendre une vieille balade gentiment psychédélique comme Bobby Gillespie et Kate Moss par exemple.
2003. Tout le monde ne ressort pas sa guitare du grenier pour reprendre du vieux folk. Non, certains préfèrent remixer un duo qui reprend une vieille chanson de 1967 comme Some velvet morning. Les Two Lone Swordsmen par exemple.
Question : est-il plus facile de faire un bon remix à partir d’une putain de bonne chanson ou à partir d’une daube ?
Bonsoir.
Primal Scream : Some velvet morning (feat. Kate Moss)
La musique connaissant de grands bouleversements grâce à l’évolution de ses moyens de production, de reproduction et de diffusion, il existe une nouvelle source où la puiser : Internet — mais je ne vous apprends rien.
Via les blogs tels que celui d’Une Nuit Sous Influence, via les sites communautaires sur lesquels on peut laisser libre accès à sa musique, à l’aide des outils de diffusion de masse et ainsi de suite — est ouverte à qui cherche la porte d’un monde nouveau de musiques. Le problème est le manque, sinon l’absence de filtre, car cela oblige à passer beaucoup de temps devant son ordinateur pour sélectionner ce qui mérite de l’être, éliminer ce qui ne présente pas d’intérêt, suivre la progression de ce dont on espère qu’il tend vers le mieux, etc.
C’est grisant, d’ailleurs, quand on songe au pouvoir dont on dispose soudain : voter sur tel site de radio en ligne, recommander un groupe à ses amis, insérer sur sa propre page tel morceau — tout cela peut accélérer une carrière comme la précipiter dans l’abîme. On se sent vite devenir Pygmalion.
C’est via MySpace que j’ai découvert la musique d’AnI — pour Artificial non Intelligence. Il a vingt-deux ans. Il est Lyonnais. Il y joue souvent en live. Sa musique est au centre d’un réseau d’influences. Sa musique est au centre d’un réseau d’information numérique. Sa musique est intéressante. La preuve ci-dessous ou un peu plus loin.
On peut en apprendre un peu plus dans le neuvième numéro d’Une Nuit Sous Influence .
Pour l’avoir entendu voici plus de dix ans joué en concert par Neil Hannon et ses musiciens, je peux témoigner de l’effet formidable que Radio-activity de Kraftwerk produisit sur l’auditoire, pourtant là pour entendre de la pop. Quel meilleur moyen de captiver son public que de l’enfermer dans sa musique ? Ce titre repris à la guitare devenait part du mur de son universel et les spectateurs venu se contenter — le contentement étant l’émotion produite par la musique pop —, tomba dans une forme d’extase hybride.
Cette capacité d’hybridation des parties de soi serre d’autant plus les musiques quand elles s’entravalent… My Bloody Valentine poussait cette logique de la plénitude du son des guitares au Zénith récemment, précédé par Ricardo Tobar à Vincennes. Quelque mois plus tôt, c’est M83 qui fondait guitares et machines en un cube de musique à la Maroquinerie.
La jeunesse électronique n’a pas oublié Sun Ra. La preuve : un Britannique du nom de Mickey Moonlight qui vient d’atterrir sur la planète Ed Banger, a eu l’idée de reprendre un titre du gourou du free jazz de l’espace.
Le morceau original date de 1956. Cinquante ans plus tard, qui ressemblent beaucoup à des années-lumière, l’Arkestra continue sa rotation autour du soleil éteint en 1993. Cette petite soucoupe dans laquelle Riton, Zongamin et S.P.A. ont aussi pris place, rappelle de quel éclat il brilla.
Pour conclure, je vous convierais bien à monter dans la soucoupe volante qu’est ce morceau, mais je me lasse des métaphores filées : pour conclure, je ne conclurai donc pas.
Dans cette version remixée par Tiga de Yr mangled heart de Gossip, la transversalité de la musique trouve un lieu où se manifester.
Tiga est parvenu à y maintenir intacte la puissance du chant de Beth Ditto, c’est-à-dire même à la pousser à son paroxysme en lui laissant toute la place. La voix s’y retrouve à nu, rare posture dans le champ de l’electro. Ce paradoxe s’entend plus particulièrement dans la première partie du morceau, où un kick de batterie et un sifflet dans le lointain servent de piste d’envol à cette seule voix, laquelle continuer de l’emporter ensuite et jusqu’à la fin même sur les basses qui vibrent, les synthés et le reste.
Le break central aux congas numériques — nom de Dieu, des congas numériques ! — entretient cette continuité de la voix, alors en attente.
Gossip : Yr mangled heart (Tiga’s Congabreak remix)