« C’est toi qui as dit que c’était ennuyeux, Sébastien Tellier ?
— J’ai pas dit “ennuyeux”, j’ai dit “chiant”.
— La preuve que non avec le remix par Danger de Divine.
Sébastien Tellier : Divine (Danger remix)
— D’accord, mais c’est le remix de Danger qui fait l’intérêt de ce morceau.
— Pas d’accord : se nichait déjà en son plus intime ce supplément de beauté en puissance, que Danger a mis au jour.
— Finalement, ce n’est peut-être pas Tellier, le plus “ennuyeux”. »
Finalement, ce maxi de Remote, je ne regrette pas de l’avoir acheté. Sobre dans sa pochette en papier noir, il contient trois titres : sur la face A, Hardstick dans sa version originale et un inédit intitulé Ghost (initialement prévu pour servir de face B à Sinister boogie) ; sur la face B, le remix de Hardstick par ce nouveau tandem d’émigrés londoniens, La Horse, autrement dit Ivan Smagghe et Danton Eeprom.
J’ai failli regretter parce que le remix me plaît moins que l’original : peut-être trop de charleys, peut-être des sonorités trop tirées vers les aigus, un rythme peut-être plus soutenu qu’il ne faudrait. Il y reste tout de même ce son déglingue, comme d’une balise malade, en fin de vie : je crois finalement que ce morceau, dans ses deux versions, reste sur un fil tendu dont la rupture est proche, le fil d’une musique qui veut persister.
Mais avec Ghost, le son s’équilibre entre profondeur et rythme entêtant : à la basse, sur une seule note du début à la fin, s’ajoutent plusieurs épaisseurs de charleys, de claps, encore plus de charleys, toujours plus de claps. Le fantôme, c’est ce son qui revient du passé. Comment ne pas être hanté, en n’écoutant même qu’un extrait ?
« J’ai retrouvé Sébastien Tellier : il est blond et il jouait de la basse avec les New York Dolls, il est mort et il se fait appeler Arthur « Killer » Kane !
— Mais tu l’avais perdu de vue, Sébastien Tellier ?
— Ah ! non, tiens.
— …
— C’est juste que je viens de mater All dolled up, un film de Bob Gruen et Nadya Beck qui ont suivi les Dolls pendant des semaines, au début des années 1970, avec un camescope (de l’époque).
— C’est pour ça que les images sont en noir et blanc ? Que le son est naze ?
— C’est surtout qu’ils sont beaux. Ils sont effroyablement beaux, tellement beaux qu’ils ont conquis l’immortalité.
— Et Tellier, dans tout ça ?
— Il n’a pas remporté le concours de l’Eurovision.
— … »
Robert Hodgin vit à San Francisco et bosse dans l’image. Par image, j’entend image animée, vivante, réactive, très susceptible. Il a commencé comme beaucoup d’autres par Flash pour se faire connaître, monter sa boîte, rencontrer d’autres fondus de graphic motion.
Il est maintenant sur Processing, un langage de programmation dédié au graphic motion, très utilisé par les veejays et les spécialistes d’effets spéciaux. Contrairement aux logiciels de traitement vidéo, Processing ne comporte pas d’interface, tout juste un éditeur de texte, et il faut « programmer » son rendu visuel.
Robert n’en est pas à sa première animation, à en juger par ce clip qui participe au concours lancé par Radiohead pour illustrer Weird fishes (un morceau de leur album In Rainbows). Tout est en temps réel et réagit au son de Radiohead, pour nous délivrer un trip hautement addictif.
La magie de Processing est de rendre le code poétique, de transformer le concept pur en rendu visible. Un bel exemple d’innovation open source (donc gratuite) qui nous promet de futures hallucinations visuelles en club.
Même en qualité pourrie, même inaudible, surtout pourri et inaudible, le remix par Justice de Electric feel, de MGMT, circule à la vitesse de la fibre optique. Attrapé dans le flux d’une émission de radio, entendu et téléchargé dans cette version de qualité inférieure par tous les idolâtres du duo, ce remix pose problème surtout parce qu’il est mauvais.
Gage de réussite commerciale, l’alliance de la carpe Justice avec le lapin MGMT représente un échec artistique. Il ne suffit pas, par exemple, d’ajouter une rythmique omnipotente à ce morceau nonchalant pour le transformer en machine à danser. Il ne suffit pas, autre exemple, de plaquer la technique de filtrage, compression, écrasement du son à la Justice sur n’importe quel morceau pour opérer une métamorphose instantanée en tube. Il ne faut pas croire béatement, et l’on touche là un autre aspect du problème, à l’absolue nécessité d’être digéré par Justice pour atteindre au succès : la digestion, en l’occurrence, a été trop rapide et les aliments si mal équilibrés que le résultat, eh ! bien, c’est de la merde.
Où est passée la pop derrière ce beat trop appuyé ? Où est passée la nonchalance, quand on nous intime l’ordre de danser ? Où est la fêlure de ces voix haut perchées et perchées tout court dans cette avalanche d’échos, de reverb, que sais-je encore ? Disparues.
La faute à qui, finalement ? À un génie du service commercial de Columbia, à qui est venue l’idée lumineuse de nous infliger ce mariage. À MGMT, parce qu’ils n’ont pas empêché la diffusion des fruits de cette union. À Justice : après leur mix refusé chez Fabric, ils n’ont toujours pas compris qu’il ne pouvaient pas se permettre n’importe quoi.
Pour oublier que j’ai entendu ce remix, je préfère regarder le clip de l’original et rêver à cette fête tribalo-bizarre.
Le langage est une matière vivante en constante évolution, triturée par les multiples discussions de comptoir et les journalistes de tous poils.
Un bon exemple de glissement sémantique est la lente transformation du mot « punk » dans le langage courant.
Avant, quand un mec se plantait le doigt dans le nez en public, il était crado et dégoûtant, maintenant il est punk. Avant, quand ton meilleur pote tabassait sa meuf et vomissait sur ton canapé-lit son bo bun-vodka, c’était un con, un branleur, un paumé, maintenant il est punk.
Avant, quand un artiste cassait sa guitare sur scène, il était fou, allumé, nihiliste, maintenant il est punk.
Avant, quand un mec se barrait et laissait sa petite amie seule et enceinte de huit mois, c’était un sale type, un adolescent attardé, un salaud, maintenant il est punk.
Quand un mec fume une cigarette en club, qu’il pisse sur la cuvette des w.-c., qu’il refuse les interview, qu’il s’endort sur sa chaise pendant un repas de famille, il est punk.
Les méchants avions qui salissent le ciel avec leur CO2 tout caca sont aussi des punks, maman ?
Vidé de son idée d’anticonformisme et de contestation politique, le mot punk est une valise, une malle gonflée à bloc qui permet d’insulter quelqu’un sans s’en prendre une, de glorifier l’individu tout en lui crachant dessus (ndlr: ça, c’est punk !).
Quand à 8h30 du mat’ en after, on qualifie de punk le mec qui vient d’éternuer sur sept poutres bien droites, passe encore, mais que dire de l’utilisation outrancière du mot dans la presse ?
Ça fait gagner de la place ?
C’est sûr, un mot qui en remplace onze, ça fait gagner de la place…
La presse fait pas son boulot, quoi !
Sans rire, vous avez entendu parler de Soz Adams, vous, et de son premier maxi sur Esperanza Records ?
Sortie le 6 Juin 2007, soit presque un an déjà !
Seule Ellen Allien l’a mixé sur son Boogybytes vol.04 [Bpitch control].
Si les journalistes spé faisaient leur boulot, ils auraient pu, je sais pas, moi, consacrer un numéro spécial à ce premier maxi, organiser une tournée mondiale de trente dates ou réaliser un documentaire pour Arte, car ce premier maxi, Pale thin girl, avec ce titre phare, Eye Forlon, fait le tour, en 6mn 34s de tout ce qui se fait de mieux à cet instant précis (top !). Un groove qui vous déboîte les deux genoux en synchro comme seuls savent le faire les sorciers manbous du sud du Benin, des percus atonales et tripées sorties tout droit d’un Ableton Live patché/hacké à mort par Gaiser, et une voix qui reste dans les graves (ndlr : comme beaucoup de prods en ce moment !), une voix venue en classe éco de Chicago et qui vous raconte exactement ce que vous vouliez entendre depuis votre première rave :
What’s goin’ on ?
If you give me your red wings,
I put them on
My back, my back, my back…
Je vous avais prévenus !
JPLS et Inxec ont dû faire les remixes gratos (quoique : ils ont peut-être payé…) tellement la matière est riche.
Alors franchement, c’est vraiment dommage que les journalistes aient gardé ça pour eux.
Mais bon, il n’est pas trop tard… Number one dans le classement des meilleurs espoirs/maxis 2008 ?