Je suis assise en tailleur, les articulations lourdement gênées par le froid du béton brut, les yeux éblouis par une blancheur étourdissante. Rien ne distingue le sol du ciel, le sol des murs. Pas de murs d’ailleurs. Juste moi, livide et impassible, des feuilles blanches éparpillés sur les genoux.
Et… Un gros diplodocus vert et jaune fluo aux écailles dorsales si régulières qu’on dirait une scie géante. Il me fait dos et balance sa queue régulièrement comme un monumental métronome, manquant faire s’envoler toutes mes feuilles. Du 120 BPM je pense. Il me parle, mais je ne vois pas sa gueule.
« Ich habe die Musik verloren. Ich habe die Musik verloren. Ich habe die Musik verloren… » *
Je comprends la dictée, et m’exécute. Aucune goutte d’encre ne sort de mon feutre. Et les pages restent inexorablement blanches. Comme le reste.
« Ich habe die Musik verloren… Ich habe die Musik verloren… Ich habe die Musik verloren… »
Asia Argento danse les bras en l’air, on voit ses poils drus et noirs sous ses aisselles. Elle susurre par intermittences des mots anglais et italiens.
Ouais, car on est à Rome, sur une terrasse fraîche à l’extérieur et bouillante à l’intérieur, chauffée par de grands noirs nus, qui dansent autour d’elle, des Nubiens élancés et luisants sous les lampions de couleur.
Au milieu du dance-floor, sur des coussins cramoisis à même le sol, Munk fume de l’herbe en hochant la tête, tout sourire et les yeux à l’horizontale. À coté de lui, une fille fringuée comme une drag-queen de Saõ Paulo (Salmassi) fait la danse du serpent avec les bras autour d’un type qui joue des accords sur un vieux synthé plaqué bois ancien (Zero Cash).
Ils sont bien, là, tous, à danser, à s’amuser, ils sourient, ils planent grave, c’est l’été, la nuit est tiède et la lune transpire, demain n’existe pas, et si on tend l’oreille, on entend ça :
Munk : Live fast ! Die old ! (Maral Salmassi & Zero Cash rmx) (extrait)
Tu aimes les synthétiseurs ?
Tu aimes les voix aiguës à la Prince ?
Tu aimes quand Rodion remixe un morceau ?
Tu aimes téléphoner avec une ficelle et deux pots de yaourt ?
Alors écoute ce morceau de Vivek Shraya :
Vivek Shraya : If we’re not talking (Rodion remix)
Le maxi paraîtra le 30 juin, mais en attendant tu peux toujours écouter la version de ce morceau sur sa page MySpace et apprendre d’autres choses sur son site.
Sinon, je te propose de garder la tête dans le plâtre et de te plaindre.
« Les sanglots longs des violons de l’automne
Blessent mon cœur d’une langueur monotone. »
Poèmes saturniens, Paul Verlaine.
Que tes poils de bras se hérissent, que tes cheveux s’électrisent, que la larme te vienne au bout des cils, tu as sans doute compris que le violon a plus d’un tour dans son ventre.
Agoria : Les Violons ivres
Résonance, harmoniques, pression, oscillations, amplitude… Seulement 2% de l’énergie produite par les gestes de l’interprète sont transformés en énergie sonore.
Déjà, une étincelle naît autour de sa morphologie. Le violon est caractérisé par un mode de production sonore qui implique des cordes frottées. Or, une corde frottée par un archet produit une oscillation de relaxation, c’est à dire très riche en harmoniques. Un fin morceau de bois, l’âme du violon, placé dans la caisse de résonance joue un rôle essentiel dans la transmission des vibrations des cordes.
Ellen Allien & Apparat : Retina
Le violon a deux corps sonores : la table et le fond qui ont pour résonance fondamentale le bois, et l’air pour la caisse. La fréquence varie toujours, en fonction du bois, du volume intérieur, de la surface des ouïes. Ainsi un plus grand volume intérieur donne relativement un son plus grave et une surface plus grande des ouïes au contraire donne un son plus aigu. Un violon parfait sépare d’une quinte pure (cinq notes) la résonance fondamentale du bois (plus aiguë) de celle de l’air (plus grave).
Mais d’où proviennent les 98% restants de ce long sanglot ? Cubase en tout cas ne l’a pas expliqué. Mieux vaut se rendre chez un luthier…
« Hé, Jim, j’ai deux invits pour assister à l’enregistrement de La Musicale de Canal+ spéciale NTM, ça te branche ?
— Tu m’étonnes John, que ça me branche. »
Il y a des artistes… Vous vous dites comme ça : « Merde, je les ai loupés, ces cons ! ». Déjà rangé des bagnoles avant d’avoir pu prendre part à l’Histoire. C’est vrai, quoi : quel groupe a le plus compté en France ces quinze dernières années ? Non, mais qui ? Joey Re-sta le dit mieux que personne : « Même les pantalons moule-couilles venaient nous voir jouer. »
Alors ce soir je vais pas louper l’occasion de me racheter une conduite. Et même que pour lui faire plaisir, j’ai mis mon plus beau falzar, un truc dans lequel je ne peux même pas glisser un billet de 5.
Le chauffeur de salle nous prévient : « Va falloir poser les cerveaux et mettre le feu, parce que ce soir c’est un événement. Les gars reviennent jouer à la maison. » OK, mec. On va foutre la foire et tout le monde est cor-da. « Et puis si une caméra vous film, faut pas vous arrêter. » Ok, mec. On peut faire des doigts d’honneur ou pas ?
L’émission commence, Emma de Caunes se lance dans l’arène et introduit « NeuTeuMeu ». Et le groupe de rugir comme un lion trop longtemps gardé en cage…
« Tout le monde le bras en l’air… »
Dix ans que Joey Starr et Kool Shen n’étaient pas montés ensemble sur scène, alors les deux se cherchent et se bousculent comme d’habitude.
Six morceaux, entrecoupés d’interviews, joués devant une centaine de privilégiés, juste de quoi saliver avant les cinq dates à Bercy en septembre.
J’ai assisté la semaine dernière à un concert acoustique de Folks (d’un quart de Folks pour être précise : son chanteur seul à la guitare).
J’étais heureuse pendant et après.
La première partie que j’ai trouvée super bien (le groupe Land), m’a surtout permis a posteriori de me rendre compte à quel point Folks est en tous points exceptionnel.
La voix de son chanteur, la beauté des compositions, ce mélange (typique de toutes leurs compositions) de chaud-froid où l’intense et le rapide alternent souvent avec le lent et le doux (à la Nirvana dont l’influence est palpable) et pour finir l’émotion dégagée par des accords d’une extrême finesse à la Sonic Youth, dont la filiation est, elle aussi, évidente, me font vraiment adorer la musique de ce groupe.
Cela fait quelques années que je les connais : j’avais eu l’extrême joie de choisir parmi les lauréats du concours des Inrocks CQFD le groupe qui me plaisait le plus afin de le remixer. Et ce sont eux que j’avais choisis.
Chaque fois que je sors d’un de leurs concerts, je me tords le cerveau pour chercher une raison qui expliquerait le fait qu’ils n’ont pas encore explosé. Je n’en trouve pas.
Voici deux videos enregistrées (en exclusivité pour Une Nuit Sous Influence !) lors de ce concert le 4 juin au Café de Paris :
J’avance. Sur l’avenue, pas âme qui vive : les panneaux, les feux de signalisation, le mobilier urbain ont disparu. Aucun véhicule ne circule dans un sens ni dans l’autre. Je regarde autour de moi dans toutes les directions pour trouver un signe de vie mais « non, décidément, dis-je, il n’y a personne que moi ».
La lumière est bleutée comme si je regardais la rediffusion d’images d’un journal télévisé des années 1960. Je décide de m’arrêter à ce carrefour, je prends appui sur mes cuisses pour me reposer car je marche depuis longtemps. La lumière diffusée de nulle part bat la mesure, mais très lentement. Plus vite. Elle vibre.
Vite, aller vers ces gens — mais en réalité, c’est un arbre creux. Tu es là, mais personne ne peut le savoir.
Je ne sais pas vous, mais moi, depuis quelques mois, je sais plus dans quel espace-temps j’habite. Parfois, quand j’ouvre les fenêtres le matin, la bouche pâteuse et les cheveux style Verdun, j’entends la bande de Blacks en moule-burnes rouges qui répète du funk en face de chez moi.
Quand je vais acheter mes clopes trois rues plus loin, je croise de temps en temps deux mecs à cheveux longs et longues tuniques qui transportent à bout de bras un gros synthé modulaire, toujours trippés. Au café, je sirote souvent mon crème à coté d’une bande de jeunes en costard sixties et épingle de cravate tête de mort, accoudés à leurs guitares, les pieds pointus sur de petits amplis Vox.
Le soir, je finis souvent dans le restau club du bout de la rue ou des divas soul viennent pousser la chansonnette, accompagnées par un big band en costards cintrés… Bref, je me sens en plein charivari spatio-temporel.
Alors je passe chez le disquaire du coin pour acheter ce qui se fait aujourd’hui, de la musique de jeunes, quoi, et voici un extrait de ce que j’en rapporte :
Jamie Lidell : Litle bit of feel good (Señior Coconut remix) (extrait)
Avouez qu’il y a de quoi être paumé, non ?
« Ça vient de sortir, insiste le vendeur. C’est Little bit of feel good, le nouvel EP de Jamie Lidell, remixé par Señor Coconut alias Uwe Schmidt. Après avoir défriché l’electronica la plus pointue, le premier a viré soul-funk, le second mambo et cha-cha. Cool !
— Je crois que je vais rentrer, moi : ça tourne. »
Le terme de rock and roll, il n’en veut plus. Celui de punk, il ne veut plus en entendre parler. Trop réducteur pour Daniel Darc. Revenu de tout ou plutôt de rien, l’ex-chanteur de Taxi Girl est arrivé sur la scène de l’Olympia en titubant, en déséquilibre perpétuel, toujours au bord du gouffre. Son visage de quinquagénaire magnifiquement projeté en triptyque. Vidéo noir et blanc. Image 80 pour ce rescapé de la cold wave made in France.
Quatre lettres rouges D.A.R.C. qui descendent du ciel pour illuminer la salle mythique.
Finis les synthés et les boîtes à rythme. En ce joli mois de mai 2008, les guitares refleurissent et Daniel Darc semble être resté cet adolescent au regard arrogant et sensible que l’on voit sur les photos, celles qui ont illustré la fulgurance Des jeunes gens mödernes à la Galerie du Jour.
Les sentiments sont à fleur de peau. Daniel Darc, toujours sur le fil, parle, plaisante, engueule. Les morceaux, tirées d’Amours suprêmes et de Crèvecœur, s’enchaînent sombres et splendides. Lui profite de chaque seconde comme si c’était la dernière. Mais déjà la fin approche, alors il tire sur la corde, se prosterne devant celles du violoncelle qui part en solo. Fragile, sincère et en quête de rédemption, Daniel Darc se lance dans une interprétation du Psaume 23 sur fond de Sad song reedien.
Le temps d’une éclipse et Darc revient Chercher le garçon d’un geste nerveux et rapide. Fin des années 1970, Daniel Darc se tranchait les veines sur scène. Ce soir, il choisit d’apposer sur sa peau noircie par les tatouages une Croix brûlante. Le Paradis lui tend les bras, lui qui a vécu en Enfer.
La culture de club est bien intégrée à l’Est, c’est même devenu un sujet banal, au potentiel comique indéniable.
Pour vous en convaincre, regardez aussi cette vidéo venue tout droit de Pologne… smile !